Ambiance

A chacun son ramadan en France

A chacun son ramadan en France Nantes
  • Marocains partout
  • 07 Juillet 2015 - 13:10
  • Abderrahim Bourkia

REPORTAGE – Le Ramadan en France n’a pas la même signification pour tous. Certes, il est vécu comme un temps de partage, de solidarité, de générosité et de spiritualité. Mais on compte aussi ceux qui, pour diverses raisons, ne jeûnent pas toujours.

Rejet de la tradition, habitude d’un mode de vie plus «à la française», contraintes professionnelles parfois, nombreuses sont les raisons qui les amènent à opter pour un ramadan fragmenté ou à ne pas se reconnaître dans cette pratique. Saby fait partie de ceux qui adaptent leur jeûne à leur emploi du temps. « Quand j’étais responsable de salon de coiffure, le rythme de travail m’empêchait de jeûner. J’étais incapable de me tenir debout ne serait-ce que deux heures d’affilée. Je jeûnais pendant mes jours de repos. Au Maroc ou en Algérie, les horaires de travail sont aménagés. En France, nous avons une obligation de résultat, un point c’est tout», précise-t-elle. «On peut dire que mes parents sont des musulmans modérés, ma mère était une chrétienne pratiquante qui s’est convertie à l’Islam. Mes parents jeûnent régulièrement. Par contre moi, je m’adapte aux circonstances, je n’ai jamais cessé de le faire depuis mes 14 ans. Adolescente, j’ai subi une terrible pression de la part de ma grand-mère. Je jeûnais pour éviter d’avoir des problèmes. Mais, au fond de moi je ne voulais pas jeûner sans comprendre pourquoi», se demande-elle. Saby assumait toutefois son jeûne alors qu’il arrivait à certaines de ses copines de grignoter en cachette… A l’âge adulte, elle a ressenti le besoin de jeûner, notamment grâce aux conseils de son père et à quelques lectures. « Cela relève de quelque chose de personnel. Dieu seul juge de nos actions et non l’entourage. Même son de cloche chez Sofia : « les jeunes issus de familles pratiquantes le font beaucoup par mimétisme. Je ne jeûne pas depuis mes 22 ans. Quand on est dans un groupe, on ne se pose pas de questions, on ne cherche pas à se différencier des autres, auquel cas on risque de trahir sa famille et sa communauté », soutient-elle. « Mais quand je me suis éloignée de chez moi, après avoir voyagé en Amérique latine, en Afrique et en Asie, je me suis demandée pourquoi on le faisait, j’ai beaucoup lu sur la question. Et puis j’ai pu observer qu’il y avait beaucoup d’hypocrisie. J’ai trouvé que nombreux étaient dans le conformisme et l’imitation. Quand je suis retournée dans ma famille, je ne me suis pas sentie de continuer. C’était plutôt difficile de faire semblant ! J’ai décidé de ne plus le faire. Ça a été un jour triste pour ma famille. Mais bon, j’ai toujours fait des choix qui étaient au-delà des limites que ma famille et la communauté musulmane m’avait fixées. Et quand je vais chez eux pendant le Ramadan, je ne m’abstiens pas de me nourrir, le tout étant de le faire discrètement ».

A la carte

Sofia  résiste aux traditions et à l’héritage religieux et elle assume son choix. Quand à Karima et Mous, la quarantaine passée, ils se présentent comme croyants non pratiquants, ils ne jeûnent pas régulièrement, seulement dans des contextes particuliers. Ils adorent leur pays, le Maroc, respectent les traditions et tout ce qui va avec. « Je jeûne quand je suis avec ma famille. J’aime bien cette convivialité : les tables garnies de petits plats, de harira et de gâteaux spécialement conçus pour l’occasion», souligne Mous. Karima évoque même le terme de pratique à la carte. « J’aime bien l’ambiance du Ramadan. Mais j’avoue que c’est dur de bosser et de jeûner en même temps. Pendant les vacances j’y arrive mieux. En France, concilier vie professionnelle et respect de la pratique relève quasiment de l’impossible », achève-t-elle dans ce sens. Son amie Zina ne se pose même pas la question de la conciliation, elle ne pratique pas tout court. Elle renie en bloc tout ce qui a trait au religieux. « Ceux qui jeûnent mais qui ne savent malheureusement pas se tenir pendant la journée et sont toujours prêts à en venir aux mains car ils sont à crans, ceux-là m’exaspèrent vraiment. Je ne sais pas si c’est le manque de nicotine… mais quand en plus ce sont les mêmes qui sermonnent des discours religieux à tour de bras, ils me fatiguent d’autant plus. Cette religion est censée être une religion de paix, de respect et d’amour ». Le terme «s’intégrer» est d’ailleurs de plus en plus monnaie courante dans les discours. Kader a commencé à jeûner à l’âge de 13 ans. « À l’internat, comme je ne mangeais pas avec les autres, ils me regardaient d’un air bizarre. Dans la chambre le soir, je faisais réchauffer sur une plaque la chorba que ma mère m’avait préparée pour la semaine. Les autres n’étaient pas forcément au courant de mes origines et de ma culture. Je dérangeais un peu avec mon jeûne. Aujourd’hui même, au boulot, mes collègues me reprochent toujours le fait de ne pas assister aux apéros. Cela m’empêche de me fondre dans le groupe, disent-ils. Tout ça me rappelle un professeur qui était arrivé à un apéro avec du saucisson, nous étions quatre étudiants dont deux maghrébins, j’avais gentiment refusé quand il m’en avait offert alors que l’autre maghrébin avait accepté. Le professeur avait lancé, tout fier de lui en désignant mon collègue : vous voyez ce que c’est un arabe intégré ? … C’est ça ! ».

 Soirées

Ce même Kader vous raconterait aussi les soirées entières qu’il a passées à la cité universitaire, entouré de musulmans des quatre coins du monde (pakistanais, indiens, iraquiens, ivoiriens, sénégalais et  maghrébins) et issus de fait des quatre rites et autres branches de l’Islam, préparant les ftours chacun leurs tours, dégustant les saveurs du monde, discutant, rigolant et priant ensemble les tarawihs et récitant le Coran. Tout cela figure au tableau des meilleurs souvenirs de sa vie estudiantine. Aujourd’hui, il continue de se rendre aux séances de tarawihs à la mosquée de son quartier. Mais l’affluence est de mise. «Il faut s’y rendre tôt », nous dit Yacine, une de ses connaissances, qui vit au rythme du Ramadan. Pour lui, c’est avant tout le mois de la piété, des bonnes œuvres et de la solidarité. C’est aussi pendant ce mois qu’il aime tout spécialement prendre le temps de retrouver ses amis au café et rester plus tard que d’habitude parce que oui, c’est Ramadan, et qu’il règne une ambiance toute particulière, unique en cette période de l’année, et surtout tard le soir. D’autres jeunes préfèreront se rendre dans les «bars à chicha», voire dans des soirées de taille animées par une flopée de chanteurs assortis de leurs danseurs et danseuses et prolongées jusqu’au bout de la nuit par DJ Hamid ou DJ Hakim. Bref  à chacun son Ramadan !

PartagerShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on LinkedInPin on Pinterest

Chargement...