Arts plastiques

Meriame Mezgueldi : « Mes doubles racines m’ont montré la voie »

Meriame Mezgueldi : « Mes doubles racines m’ont montré la voie »
  • Marocains partout
  • 13 Septembre 2016 - 14:58
  • Rédaction - Dijon

 

RENCONTRE – Portée par une double-culture, Meriame Mezgueldi revendique cet « entredeux ». Ses œuvres vivantes et colorées font le pont entre la France, le pays où elle a toujours vécue, et le Maroc, le pays de ses origines. Marocainspartout a rencontré cette jeune femme pétillante et naturelle qui évoque sobrement mais avec enthousiasme ses nouveaux projets et revient sur son parcours.

Marocainspartout : Parlez-nous de votre parcours ? Votre cursus ?

Meriame Mezgueldi : J’ai eu un parcours un peu atypique, construit sur un double apprentissage : une formation classique aux Beaux-Arts de Lyon, menée de front avec un cursus en communication graphique numérique à Villeurbanne. Puis je me suis nourrie d’expériences artistiques variées : peintures pour les galeries d’art, travail en extérieur sur les façades d’immeubles, sans oublier décoration intérieure et réalisation de fresques murales. Maintenant, je suis artiste peintre professionnelle depuis une quinzaine d’années.

Et après plusieurs années passées en Belgique puis à Lyon, je suis installée depuis une dizaine d’années à Dijon, en France. J’y dispose d’un atelier d’artiste qui me permet de me consacrer entièrement à ma recherche créative, à l’expérimentation et la production de travaux variés. Et comme fille d’immigrés marocains, je m’intéresse beaucoup aux questions de la migration, du déracinement et de l’altérité – qui sont sans doute mes thèmes de prédilection.

Avant, vous vous imaginiez à un moment vivre de votre passion ?

Non je l’ai rêvé, mais pas imaginé ! Pas imaginé comme quelque chose de réalisable… Et puis aujourd’hui encore, ce n’est pas toujours très simple la vie d’artiste pour moi ! Beaucoup d’incertitudes,…. De toute façon, pour tenir dans ce métier, il faut le faire par passion, avec ses tripes, et non pas dans l’espoir de faire fortune.

Comment vous est venu cet amour pour la peinture ?

Quand j’y pense, je me dis que la peinture s’est imposée à moi. Comme quelque chose que je portais en moi depuis toujours et qui s’est finalement déclarée. Une saine maladie, quoi ! Il y a eu plusieurs rendez-vous manqué dans ma jeunesse mais on finit toujours par être rattrapé par son destin et il décide pour vous !

Quels sont les obstacles que vous avez dû surmonter afin de vous imposer ?

Oui, il y a eu des obstacles et à plusieurs niveaux. C’est à ça que je pensais en parlant de rendez-vous manqués. A 14 ans, quand j’ai dit à ma mère que je voulais faire des études d’Art, elle n’a pas compris cette demande et son importance pour moi. Elle a juste considéré les contraintes pratiques (l’école était à 20 km de notre domicile) et elle s’y est opposée. Plus tard, j’ai fait face à d’autres difficultés, assez classiques finalement. En revendiquant ma double culture franco-marocaine, je devenais difficile à classer vraiment, orientale ou occidentale ? Et donc difficile à soutenir comme artiste, au-delà des habituelles prestations sociales en quartier défavorisé…

Et puis, en tant que femme et maman, j’ai eu l’impression de ne pas toujours être prise au sérieux, dans un monde largement gouverné par les hommes. Surtout, je voudrais insister sur le fait que je n’ai jamais cherché à m’imposer, à passer plus de temps à solliciter et convaincre qu’à peindre… J’ai juste cherché à trouver les ressources me permettant de poursuivre ma démarche artistique, humblement… Et je ne voudrais surtout pas faire croire que j’ai avancée seule… D’ailleurs, tout seul on est rien ! Et pour ma part, j’ai aussi été encouragée et soutenue pour en arriver là où je suis.

Parlez-nous un peu de vos œuvres ?  

Depuis quelques temps, j’oriente fortement ma recherche vers le « symbolisme ». Autrement dit, faire de la peinture une expression du réel, une façon de montrer les choses à travers mes yeux, ma sensibilité propre… Je tente de réinterpréter la réalité, de rendre compte de ma perception, en cherchant à suggérer et non à démontrer…. Et puis, peut-être est-ce lié à ma situation de fille d’immigrés, toute ma peinture, toutes mes créations sont traversées par un travail sur le « déplacement ». C’est l’approche artistique que j’essaie d’adopter…

Le déplacement au sens littéral bien sûr, c’est-à-dire géographique, mais aussi et surtout au sens figuré, c’est-à-dire le « pas de côté », le décalage, le regard décalé sur les choses. Se déplacer, c’est déjà adopter un autre point de vue, c’est voir ce qu’on ne voyait pas, remettre en question ses certitudes, se remettre en question soi-même… Ainsi, dans ma dernière exposition, intitulée « Lost » et présentée à Rabat, à la Fondation Hassan II, j’ai eu envie de parler du monde, de son état. De peindre notre temps, en transition entre tradition et mondialisation.

Et mon idée était d’adopter une position de recul, en essayant humblement de me placer à côté des individus, de faire apparaitre leur relation à ce monde qui change, ce monde parfois fou… Peindre une attitude, un geste, une lueur du regard, une couleur sur le visage… et parfois aussi, par ci par là, un petit détail décalé, une petite touche d’humour ou d’espoir…ou pas !

Meriame Mezgueldi

Qu’aimeriez-vous que les gens ressentent en regardant vos œuvres ?

Les peintres peignent, et souvent avec technique et talent… Les artistes, eux, inspirent !  J’aimerais inspirer… C’est-à-dire donner à penser à ceux qui regardent mes toiles… c’est-à-dire tout simplement offrir un moment de pause, d’imagination, de réflexion peut-être… Chacun comme il l’entend.

Quels sont vos projets pour l’avenir ? Vos ambitions ?

Eh bien, mon ambition est à la fois simple et immense : Continuer à peindre et à intéresser.  Et pour cela, rester ouverte au monde et réceptive aux autres…

En observant vos tableaux nous avons constaté que vos peintures sont très colorés et très vivantes, pourquoi ce choix ?

A vrai dire, le travail sur la couleur, le choix des tons, est ce qui me vient le plus naturellement… Ce qui s’impose presque à moi… Une part de la peinture que j’aime énormément aussi. D’un autre côté, les gens sont parfois surpris de voir que mes toiles ne sont pas totalement peintes, pas totalement « remplies » ! Il est vrai que je ne cherche pas à colorier, à empiler les couleurs, à jouer sur les aplats pour occuper tout l’espace… J’adore le blanc la transparence…Après tout, un bon écrivain n’a besoin que du mot juste et un bon orateur sait, aussi, utiliser le silence !

Lorsque vous commencez une toile avez-vous une idée précise de l’aboutissement souhaité ?

Oui, en commençant une toile, j’ai une idée de départ bien sûr, mais jamais très précise en fait…. Je vous donne un exemple qui permet de comprendre le processus de création. Au Maroc, à Asilah, dans le cadre d’une manifestation culturelle et artistique, j’ai été invité à réaliser trois œuvres sur place. Je voulais travailler sur le thème de la fraternité,– thème que j’ai symbolisé en peignant deux personnages enlacés… Et puis au moment du passage à la couleur j’ai eu besoin d’enlever une tête à l’un des personnages, ce qui m’a donné finalement une autre approche, plus ambigüe et plus riche : « la Fraternité sans tête » !

Comptez-vous toujours exposer vos œuvres au Maroc ?

Bien que résidant en France, je suis très attachée au Maroc, bien sûr. C’est un pays qui compte beaucoup pour moi, celui de mes racines, de mes parents… J’y séjourne et j’y travaille régulièrement.  J’ai eu l’honneur et le grand plaisir d’y exposer à plusieurs reprises. En particulier, mon travail a souvent été présenté à Rabat, par exemple récemment à la « Fondation Hassan II » pour la série « Lost » déjà évoquée, une autre fois à la BNRM pour les toiles « Le paradis est aux pieds de nos mères » ainsi qu’à la « Galerie El Fassi » pour l’exposition « Sois belle et tai toi ! ».

J’ai aussi participé au festival « Voix de femmes » qui se tient à Tétouan, sous le Haut patronage de sa majesté le Roi Mohammed VI.  Et très récemment, cet été, j’ai été invité à participer au 38e Moussem Culturel International d’Asilah. Permettez-moi aussi d’ajouter un petit mot qui me tient à cœur. Je suis fille d’immigrés marocains. Comme beaucoup, mon père est parti travailler en France dans les années 50 puis, il a été rejoint par ma mère et les enfants sont nés là-bas.

Aujourd’hui, une partie de la famille, les enfants aînés surtout, vit au Maroc, l’autre est installée en France et ma mère se partage entre les deux pays. J’ai donc vécu pleinement l’immigration et je suis faite de double culture, français et marocaine. Et alors que l’air du temps est plutôt à s’interroger systématiquement sur les dangers, les méfaits d’une telle situation, sur la compatibilité d’une culture avec l’autre, je voudrais moi, à ma toute petite échelle, dire autre chose… Et en hommage aussi à mes parents grâce à qui j’en suis là, faire l’éloge de la mixité, du mélange… de la « multiculture ». Plus un arbre a de racines, plus il s’élève haut ! Pour ma part, sans mes racines doubles, française et marocaine, qui dit que j’aurai su trouver ma voie dans la peinture ?

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