INTERVIEW EXCLUSIF

Rachid Benzine : « L’idéologie Daech fonctionne comme le nazisme »

Rachid Benzine : « L’idéologie Daech fonctionne comme le nazisme »
  • Marocains partout
  • 16 Septembre 2016 - 11:13
  • Abderrahim Bourkia (Paris)

INTERVIEW – Burqa, burkini, chacun et chacune y va de son commentaire, voire de son interdit. La France est au bord de la crise de nerfs. L’islamologue Rachid Benzine nous décrypte cette crise tout en apportant son éclairage sur la stratégie de l’horreur adoptée par l’organisation terroriste « d’Etat Islamique » ou de « Daech », passé maître dans l’art de la propagande.

 Marocainspartout : Quels regards portez-vous sur la crise symbolique que traverse le religieux en France et sur la mutation de l’Islam en Europe ?

 

Rachid Benzine : Il y a plusieurs choses à dire. Tout d’abord, toutes les religions dans ce contexte de mondialisation sont en train de subir une mutation dans la mesure où aujourd’hui, il y a des ruptures de transmissions, c’est-à-dire ce n’est pas à la mosquée ou à l’église que ça se passe. Le religieux se construit sur internet chez les jeunes. Il y a une nouvelle forme de circulation de la transmission du religieux. Une transmission souvent en rupture avec une tradition multiséculaire. Et donc, nous avons de nouvelles modalités religieuses qui s’appuient de moins en moins sur une véritable tradition multiséculaire. C’est un religieux de plus en plus identitaire. En forme, elle passe notamment, chez beaucoup de jeunes musulmans, par  l’habit vestimentaire et l’alimentation, qui sont les deux critères qui construisent un islam identitaire. Plus ce qui se passe sur le niveau international, c’est-à-dire qu’à l’intérieur de l’islam il y a une véritable guerre interprétative avec différents courants.

 S’agit-il d’une véritable guerre en Islam ?

Oui, bien sûr, c’est une véritable guerre sur la manière d’appréhender l’islam. Il y a un islam version « Daech », un islam version wahhabite, un islam des Frères Musulmans, un islam marocain, un islam soufi et un islam traditionnel. Il y a différents courants qui sont en train de lutter pour le monopole de l’interprétation, dont cet islam qui peut aller jusqu’à l’utilisation de la violence en son nom.

 Quelle est l’image renvoyée et projetée sur l’Islam en France? Surtout après les attentats…

 Alors, musulmans radicalisés et radicalisation, moi je ne rentre pas dans ce genre de critères. En tout cas, nous avons des jeunes qui ont grandi en France et qui retournent à une forme de violence contre la société qui les a vus naître. Et ce type de violence s’appuie sur une idéologie qui est là. Ce que j’appelle le nuage radioactif de Daech. Je peux vous renvoyer à un article que j’ai publié récemment. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que la perception de l’islam en France est plutôt basée sur la peur. D’autant plus qu’aujourd’hui, nous n’avons même pas besoin de nous rendre en Syrie et revenir pour commettre des actes.

 Il y a déjà de la tension et un climat de peur ici en France…

 Oui évidemment, on a déjà une peur qui existe. Une peur des jeunes et de l’islam. C’est vrai qu’il y a une suspicion. Il y a de plus en plus de méfiance et de ruptures que nous voyons dans la société française autour du religieux et en tout cas de l’expression islamique.

Peut-on parler d’une obsession? Existe-t-elle vraiment cette obsession?

Oui, moi aussi je parle d’une obsession. Et d’une obsession qui a sa propre histoire. Ce qui veut dire une obsession qui n’est pas née maintenant. Qui est liée au non-dit de l’empire colonial français des pages de souffrances et des mémoires qui sont blessées. On n’a pas encore lu ces pages. Et surtout, on ne les a pas encore tournées. Donc, il y a tout un inconscient collectif qui est lié en particulier à l’Algérie.

Donc, vous parlez de l’origine de cette obsession?

Oui, il y a un inconscient qui est déjà là et la vision de l’islam est encore liée aussi à notre inconscient collectif algérien.

Quel est son rôle dans l’échiquier politique ?

Cela joue sur le plan psychologique. Le dernier attentat qui a eu lieu à Nice peut en témoigner. Le Front national est très présent là-bas, vous avez les anciens Pieds Noirs et vous avez les Harkis. Ce qui constitue un cocktail assez explosif.

Comment montrer qu’il y a une confusion, ou un amalgame, voulu ou non, qui prend en otage l’Islam et les musulmans en France ?

Le problème est là. Qu’est-ce que vous entendez par Islam ? Comment peut-on dire que l’Islam a à voir ou n’a rien à voir avec ça ? Tant qu’on n’a pas encore défini ce que l’on veut dire par Islam, on n’en sortira pas.

Ces attentats, d’après-vous, prennent-ils en otage les musulmans en France ?

Tout le monde est pris en otage. Et c’est la volonté de Daech de déstabiliser les sociétés. De telle sorte qu’une partie de la population se retourne contre une autre partie de la société.

Ce genre de confusion et d’amalgame creuse-t-il le fossé entre les composantes de la société ?

Evidemment, c’est tout à fait le cas. Daech pousse les extrêmes, à la fois religieux, identitaires et politiques afin d’exacerber les tensions.

Comment  peut-on faire pour pallier à ces animosités et remédier à ce danger ?

Tout d’abord, je pense qu’il faut sortir de l’idée que cela est lié à l’Islam ou pas.

D’accord  mais comment ?

C’est-à-dire qu’à partir du moment où des gens se font exploser et crient « Allahou Akbar », c’est difficile de dire aux Français moyens que cela n’a rien à voir avec le religieux. Cela n’a pas de sens.

Est-ce que vous pouvez m’expliquer davantage ?

C’est-à-dire qu’il y a une idéologie derrière. Une idéologie de Daech. Il y a une idéologie religieuse derrière tout ça.

Mais nous pouvons en amont dire qu’il y a une certaine distorsion entre les acteurs/exécuteurs et les commanditaires/décideurs. Quelque chose de pas cohérent et qui ne tient pas la route…

En vérité, les gens se focalisent sur la question suivante : ceux qui s’adonnent à la mort sont-ils des musulmans pratiquants ou non ? La question n’est pas là. Elle est ailleurs. Il y a des gens qui produisent le discours. Des personnes érudites qui formulent le discours au niveau de Daech. Ce n’est pas n’importe qui le fait. Il faut faire la distinction entre ceux qui produisent le discours au sein de Daech dotés d’une formation assez solide, à partir du Wahhabisme, etc… Ces gens connaissent bien les textes et les jeunes qui captent ce discours.

Est-ce que nous pouvons dire que ceux qui produisent ce discours, qui font appel au sang et à tuer sont des musulmans pratiquants ?

Ce que j’essaye de dire ce qu’il y a différentes pratiques de l’Islam. Leur pratique n’est pas la nôtre. Pour eux, c’est nous qui sommes dans l’erreur. C’est-à-dire vous et moi nous ne sommes pas des croyants. Vous connaissez le « takfir ». Quand vous avez déjà les écrits de Sayed Qotb, il y a déjà des germes qui sont là. Ce n’est pas quelque chose qui datent de ces dernières années. Il y a toute une généalogie de la violence qui se saisit du religieux. Donc, au-delà des considérations géopolitiques qui sont très importantes, on ne peut pas comprendre Daech si on ne comprend pas la politique occidentale dans cette région. Et pour moi Daech répond à certains objectifs: il y a le rêve de l’unité avec le Califat pour faire face au modèle démocratique occidental – le Califat joue sur l’imaginaire musulman-, le rêve de la dignité qui joue sur l’humiliation, les ressentiments et la colère.

Pensez-vous que ce sont les formes d’inégalités inconsolables dont souffrent ces jeunes qui les poussent à rejoindre Daech ?

Mais peu importe le profil des jeunes, il pourrait être assez divers : du jeune paumé à l’ingénieur. Daech n’attire pas que les jeunes désœuvrés qui ont des problèmes socioéconomiques. On trouve des érudits parmi eux. C’est pour cela qu’il attire des jeunes en provenance de 210 pays.

 Cela nous amène aux profils des recrues…

 On a des profils divers mais la question qu’on doit se poser est la suivante : qu’est-ce qui fait qu’à partir d’un moment, ils sont aimantés par Daech. Il faut travailler sur l’offre de Daech. A partir d’un discours, il remplit le besoin d’un Califat. Le Califat qui est une institution politique musulmane.

Pensez-vous vraiment que nous pouvons le désigner de la sorte : Califat ou Etat ?

Peu importe, car la question se joue au niveau de l’imaginaire. C’est ça le plus important. L’idée de Califat interpelle l’imaginaire. Cette idée était déjà présente chez les Frères Musulmans. Je dirais dans leur constitution, il y a déjà l’idée de la restitution du Califat. On a traversé tout le 20e siècle avec cette idée-là.  Ensuite, comme j’ai dit, il y a ce rêve de la dignité contre la colère, les humiliations et les ressentiments. Il y a une belle phrase de l’Abbé Pierre qui dit qu’une « Civilisation se mesure à la qualité des objets de colère qu’elle est capable de proposer à sa jeunesse ».

 Donc Daech est un objet de colère

Un objet de colère qui promet, ce sont des promesses tout ça, le rêve de la pureté. Ainsi, c’est le cas des Salafistes. Cette pureté peut aller jusqu’à la purification. La violence devient un acte moral pour instaurer le nouvel ordre mondial politique et moral. Et puis le quatrième rêve est le rêve du salut. Pour beaucoup de jeunes, faute de donner sens à leur vie, ils choisissent de donner un sens à leur mort. Et c’est là où Daech est assez impressionnant.

 Comment nous pouvons battre Daech ?

 Le combat n’est pas simplement politique. Il est aussi idéologique, éducatif et culturel.

 Et social ?

 Bien évidemment, j’insiste sur l’idéologie car l’idéologie fonctionne. C’est un peu comme le nazisme. Il y avait des gens qui étaient très bien avec leurs enfants, ils portaient un amour incroyable à leurs proches et le matin, ils commençaient leur journée en torturant des gens. Ces gens dont on parle, sont des gens normaux mais qui avaient besoin d’une idéologie pour apaiser leur conscience. C’est pour cela que j’insiste sur l’importance de la bataille idéologique. Car Daech a capté l’imaginaire des révolutions arabes, l’idée d’un changement. Il a réussi à capter l’imaginaire salafiste et l’imaginaire de l’islam politique en proposant le Califat d’un côté, puis l’idée de la pureté, et le retour à un âge mythique qui n’a jamais existé et puis cette révolution capable de changer la face du monde.

 

 

                          Propos recueillis par Abderrahim Bourkia

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