Reportage

La tractopelle d’Azel, mésaventure d’un Marocain au Gabon

La tractopelle d’Azel, mésaventure d’un Marocain au Gabon
  • Marocains partout
  • 09 Septembre 2016 - 10:04
  • Salah AOUNI - Libreville

REPORTAGE – (Libreville) Lorsqu’il a regagné chez-lui le soir, bien approvisionné, chantiers fermés et ouvriers prévenus d’un repos forcé jusqu’à nouvel ordre, consignes de sécurité obligent, il s’attendait à tout, sauf à devenir un héros de la scène, malgré lui ! Les résultats de l’élection présidentielle au Gabon viennent à peine d’être proclamés, donnant le président sortant Ali Bongo Ondimba vainqueur, que les militants et sympathisants de l’opposant radical Jean Ping, vif contestataire du verdict des urnes, ont laissé exploser leur colère. Les forces de l’ordre étaient sur le qui-vive depuis que l’ancien président de la commission de l’Union africaine et ancien cacique du parti au pouvoir s’est permis de s’autoproclamer élu au lendemain du scrutin. Exaspérés, ses partisans ont aussitôt donné libre cours à leurs schémas les plus démoniaques pour porter l’estocade.

                   « Allo patron, ils ont pris la grosse machine là ! »

Virulente, la contestation a atteint son paroxysme à la tombée de la nuit. Tout près du QG de Jean Ping, centre névralgique de la démêlée, la tractopelle de l’entrepreneur marocain Az El Arab Chehbouni, communément dit Azel, soigneusement garée au fond du chantier d’un immeuble en construction sur la voie Express, qui longe la capitale Libreville par l’est, a été prise pour cible. Avisé par le gardien des lieux, M. Azel, la cinquantaine révolue, prend son mal en patience, sans savoir à quel saint se vouer. La ville est en ébullition. Du haut, le bourdonnement des hélicoptères embrouille le calme intime et coutumier du ciel librevillois et, au sol, les sirènes retentissent de toutes parts et des patrouilles assurent les rondes tous gyrophares scintillant. Quelques minutes plus tard, le gardien, effrayé et impuissant, tient cependant son courage en main pour donner l’alerte, une dernière fois, avant de se fondre dans la foule.

« Allo patron, la machine se dirige vers la (cité de la) Démocratie »

La tractopelle d’Azel ne devrait cependant ni être brûlée ni endommagée. Du moins avant l’exécution de l’acte. Un plan a été ourdi, certainement avant l’embuscade, pour qu’elle serve d’abord de bouclier face aux moyens lourds mobilisés par les forces de sécurité, et puis pour frapper fort et faire ravage là où il le faut et autant qu’il faut. Chez Azel, les « assaillants » se sont également « approvisionnés » en pelles, pioches, brouettes et casques.  Aguerri, le pilote manie habilement l’engin. Sans se faire de soucis, il dégage les barricades et prend le sens interdit sur la voie Express, raconte une voisine qui assistait de chez-elle à la scène, effarée. Destination première : l’ultra-sécurisée Cité de la Démocratie, là où siège la Commission électorale nationale autonome et permanente (Cénap), d’où le ministre de l’Intérieur vient de proclamer les résultats officiels du scrutin présidentiel, après une longue journée d’attente. Repoussée par un lourd dispositif sécuritaire monté en garde pour la circonstance, la foule enragée, tractopelle d’Azel menant, bifurque à droite sur l’échangeur vers le « Boulevard », l’une des principales artères de la capitale où s’exhibent spacieusement et allègrement les sièges symboliques de l’Etat et de la Nation : les deux chambres du Parlement, la RTG (Radio et TV nationale) et plusieurs ministères et grandes surfaces. C’est le centre de rassemblement des manifestants, qui y convergeaient de nulle part. Aucun de ces édifices publics ou privés n’a été épargné : Sénat, Hôtel de ville, le siège du quotidien gouvernemental « l’Union »…, mais c’est l’Assemblée nationale qui a excessivement été pulvérisée : grille démantelée, façade détruite, bureaux saccagés, salles de plénière incendiées, l’hémicycle a été transformé en un véritable champ de bataille, victime d’une folie destructive. La sacrée tractopelle d’Azel a été mise à contribution. Les séquelles de l’engin sont visibles et auraient été encore plus lourdes si ce n’était l’intervention des vigiles qui l’ont neutralisé, à leur manière, avant de l’immobiliser sur le bas-côté de la voie.

         « Tractopelle immobilisée devant le siège de l’Assemblée nationale où elle a fait ravage »

Au lendemain, les Librevillois se réveillent d’une nuit cauchemardesque pour aller, les plus courageux parmi eux, constater sur le terrain les stigmates de l’horreur et de la terreur. Des vies humaines sont tombées, au moins trois. Le Gabon est en deuil. Pour M. Azel, encore trop tôt pour se lancer sur les traces de sa machine. Oser se rendre sur le chantier était un risque certain à courir, et l’aventure a failli tourner au drame ! Les ardeurs des « bandits des mapanes » (bidonvilles) ne se sont toujours pas calmées et les « assaillants » et autres « pillards » guettaient toujours le moindre mouvement, prêts à agir. « Déclaration à la police pour décliner toute responsabilité », lui conseillent des amis venus lui témoigner leur solidarité. Mais comme toutes les administrations, grandes surfaces, restaurants, pharmacies et marchés, le commissariat central de Libreville était aux abonnés absents. La priorité est ailleurs. La ville était déserte, sauf d’éléments en uniforme et armés, de multiples unités, et de blindés légers stationnés près de lieux sensibles et autour des carrefours. La circulation était quasi impossible face aux nombreux barrages et contrôles dressés à distances rapprochées, à chaque intersection. Une deuxième nuit agitée se profilait à l’horizon et il est prudent de prendre ses précautions.  Le soir à la télévision, diverses chaînes internationales rendaient compte d’une nuit sanglante au Gabon, images, vidéos et témoignages à l’appui.

Effrayé par l’ampleur des dégâts, M. Azel contemplait, sans s’en rendre compte, les images de sa tractopelle, garée devant la Maison du peuple, qui faisaient le tour du monde. Au lendemain, à la Direction générale des recherches, relevant de la Gendarmerie nationale, et à l’instar des autres brigades et commissariats, le temps est aux interrogatoires. Près d’un millier de personnes ont été interpellées depuis le déclenchement des violences. Reçu avec bonhomie, l’entrepreneur marocain dépose plainte contre x et le jeune capitaine Akomo, en manque de sommeil mais ragaillardi, s’offre une bouffée d’oxygène pour aller l’accompagner en visite de reconnaissance.   Aux enquêteurs, qui l’interrogeaient sur le démarrage de l’engin, il apprendra qu’avec le même contact peuvent se mettre en marche toutes les tractopelles du Gabon. Sur place, autant incommensurable était sa joie de rentrer en possession de son bien, si coûteux, autant ébranlé s’est-il senti devant l’état délabré dont l’engin a été abandonné. Appelé à la rescousse, le mécanicien, après constat, dresse une longue liste de pièces à rechange, mais sans véritable problème mécanique diagnostiqué. La facture a été lourde, prix de la délivrance.  La tractopelle a été évacuée dans un lieu sûr, sous escorte. « D’habitude, les chauffeurs de ces engins se font très rares au Gabon, mais voilà quelqu’un qui se manifeste, je l’embauche », ironise M. Azel, heureux de pouvoir compter à nouveau sur sa machine dans ses multiples tâches quotidiennes.

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